Voilà bien
des années que les défis lancés par la Chorale Saint-Michel, animée
par le souffle contagieux de Gerry Welter, créent l'événement au
point que les succès grandissants les ont incités à se produire dans
des espaces plus adaptés à leurs effectifs gonflés, aux prestations
artistiques visées ainsi qu'aux affluences draînées.
Dans ces conditions, la vaste nef de l'église de Limpertsberg se
révéla un choix souvent idéal pour faire résonner une série de
monuments parmi les plus achevés de la musique religieuse russe,
mais surtout pour permettre au hiératisme hallucinant de la basse
profonde de déployer sa gravité mystique.
En revanche, les pièces qui comportaient davantage d'éléments
concertants ou qui exacerbaient les oppositions de timbres, furent
plutôt desservies par une acoustique longue, enchevêtrant dans un
inextricable magma la rhétorique plus élaborée de l'orchestration
chorale.
Un silence vibrant accueillit les premières inflexions récitatives
que Vladimir Miller plaça avec une sobriété expressive bien en
dessous du tissu choral, ample et velouté comme un fond d'orgue,
formation dont on admira tout au long de la soirée l'homogénéité
vocale et la
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magnificence
sonore. Si la profondeur abyssale du soliste a pu être attendue avec
un brin de curiosité non dénuée de goût du spectaculaire, sinon de
pur exploit physique, les auditeurs furent vite subjugués par la
musicalité contenue et chaude, par ce doux langage des ombres, par
les nombreux climats que parvenait à instaurer une vocalité sans
doute hors normes mais nullement protéiforme.
Cette incessante variation de climats ainsi que la fulgurante
puissance narrative de l'intervenant firent plus d'une fois
regretter l'extrême dépouillement de la feuille-programme, notamment
dans ces pièces où le texte sembla primer sur la substance musicale.
«Spassi bojhé» de Tchesnokov fait partie de ces trames à l'écoute
desquelles une traduction aurait été la bienvenue afin de mieux
coller à la re-création d'un discours visionnaire et messianique.
Si les aspirations, l'histoire et l'âme du peuple slave servirent
d'écrin spirituel unificateur à ce sanctuaire de l'ineffable,
l'agencement entre les seize Å“uvres n'en ménagea pas moins un
parcours bien différencié. Très affirmative, la chorale pouvait
s'insinuer dans l'oreille avec une force subtilement persuasive pour
ensuite adopter une |
suavité féline de piété
recueillie. A la mâle flamboyance suggérée par les distorsions
harmoniques rutilantes de «Otsché Nasch» («Notre Père») fit écho la
souplesse enveloppante de la conduite des voix dans «Bogorodizé» («A
la Mère de Dieu»). Tant d'autres culminations enfin s'effacèrent à
la faveur d'un art de la cadence prodigieux, dont les lignes
éperdues de lyrisme furent un modèle d'élégance et de finesse. Quant
à la poésie des pauses dont on sait qu'elles sont encore de la
musique, son charme ne fut rompu que par l'incroyable laideur des
notes d'accord de la pièce à venir, incongrûment martelés sur un
vague clavier ...
Définitivement conquis par le rythme doucement balancé de «Chvalite»
(«Louez le nom du Seigneur») de Christov, comment résister à
l'admiration déclenchée par tant d'apaisement? Un phrasé mené avec
une progressivité sans faille, un soliste imperceptiblement hésitant
entre la tension extatique et l'insertion la plus fusionnelle, tout
ce travail d'orfèvre porta la marque du grand art qui nous rappela
l'exergue que Scriabine avait retenue pour une de ses sonates: «Je
vous appelle à la vie, ô forces mystérieuses noyées dans d'obscures
profondeurs de l'esprit créateur ...» |